Observer la haine en ligne pour mieux comprendre les comportements sociaux
Entre 2023 et 2025, près de 19 000 messages haineux ont été recensés et analysés dans le cadre d’un travail de documentation inédit au Québec. Inspiré par des recherches menées ailleurs au Canada, le Projet 333 propose une approche différente : observer directement les comportements sur les réseaux sociaux afin de mieux comprendre l’évolution de la violence numérique et ses impacts bien réels.
Une idée née de travaux canadiens reconnus
La documentation des comportements haineux sur les réseaux sociaux n’est pas nouvelle. En Ontario, Lyndsay Research s’est penchée sur les dynamiques de violence verbale et de radicalisation numérique. Au Manitoba, le Saint Boniface Observatory a développé des analyses similaires à l’aide de méthodologies scientifiques classiques : classification des comportements, quantification des interactions et constitution de groupes témoins.
Ces recherches, menées notamment sur Facebook et TikTok, ont servi de point d’ancrage à la création du Projet 333, lancé au Québec avec une perspective complémentaire.
Le Projet 333 : documenter plutôt que catégoriser
Contrairement aux études précédentes, le Projet 333 ne repose pas sur une classification comportementale stricte. Il agit plutôt comme un réceptacle comportemental, dans lequel sont archivées des situations réelles, souvent filmées ou enregistrées, mettant en scène les acteurs eux-mêmes dans des contextes de tension ou de conflit.
Présentée par Jonathan Boivin, cette démarche a permis de compiler 18 945 messages haineux, classés par individu, afin d’observer l’évolution des comportements d’une même personne sur plusieurs années. L’objectif n’est pas de poser un diagnostic clinique, mais de mettre en lumière des trajectoires comportementales et des mécanismes récurrents de violence numérique.
L’effet amplificateur de la pandémie
Un constat ressort clairement des trois projets canadiens : la pandémie a marqué un point de bascule. L’isolement social, l’anxiété et la polarisation des débats ont contribué à une augmentation significative de la violence verbale en ligne.
Les données recueillies concernent principalement des adultes âgés de 32 à 64 ans, hommes et femmes confondus, contredisant l’idée selon laquelle les débordements numériques seraient surtout le fait des jeunes.
Des profils variés, parfois inattendus
L’un des éléments les plus troublants de l’étude réside dans la diversité des profils observés. Parmi les auteurs de messages haineux, on retrouve notamment :
des enseignants,
des travailleurs de la construction,
des retraités socialement isolés,
des personnes à mobilité réduite,
des individus issus du milieu du travail du sexe,
des personnes ayant un dossier criminel,
ainsi que des intervenants œuvrant auprès de clientèles vulnérables.
Les comportements recensés vont du simple trolling jusqu’à des formes plus structurées de harcèlement : médisance, manipulation des conflits, accusations graves et infondées (violence conjugale, pédophilie), body shaming, doxxing et attaques coordonnées.
Quand l’autorité ne protège pas contre la dérive
Un cas suivi de près concerne un enseignant ontarien pour lequel plus de 3 400 messages haineux ont été documentés. Cette situation soulève une question majeure : comment concilier des comportements numériques aussi violents avec un rôle d’autorité auprès des jeunes ?
Dans le même esprit, trois personnes travaillant dans des centres jeunesse ont été identifiées, totalisant à elles seules plus de 4 855 messages haineux et humiliants à l’endroit de tiers. Ces observations viennent ébranler l’idée selon laquelle le niveau d’éducation, le statut social ou la fonction professionnelle agiraient comme des freins naturels à la violence en ligne.
Un enseignement central : la haine n’a pas de profil unique
Le Projet 333 met en évidence un paradoxe important : les comportements haineux peuvent être particulièrement marqués chez des personnes dont on attendrait une maturité émotionnelle ou un sens moral élevé. Cette réalité complique les modèles de prévention traditionnels et démontre que la haine numérique transcende les catégories sociales.
Au total, plus de 32 autres individus, moins actifs mais néanmoins impliqués, ont été documentés comme acteurs violents intermittents sur une période de plus de trois ans.
Des conséquences bien réelles
Cette démarche de documentation ne se limite pas à une analyse théorique. À ce jour, elle a déjà mené à quatre arrestations, tandis que six dossiers judiciaires sont toujours en cours. Ces chiffres rappellent que les gestes posés en ligne peuvent entraîner des conséquences légales concrètes.
Mise en garde éthique et légale
Les observations présentées dans cet article s’inscrivent dans une démarche de documentation et de compréhension des phénomènes de violence numérique. Elles ne constituent ni un diagnostic psychologique, ni une évaluation clinique des individus concernés. Toute personne demeure présumée innocente tant qu’aucune décision judiciaire définitive n’a été rendue.
La lutte contre la haine en ligne repose avant tout sur la prévention, l’éducation et la responsabilisation collective. Comprendre les mécanismes à l’œuvre demeure une étape essentielle pour mieux les désamorcer.